espace public

PARK(ing) DAY(s) – 2020- challenge de taille !

En cette rentrée post-confinement, la re-conquête de l’espace public, l’endroit où se posent entre autre les questions du vivre ensemble et des intérêts communs est un véritable défi !

Voici la proposition de travail :

ParkingDay-sujet

Pour mémoire, des liens avec des articles et des vidéos pouvant vous ouvrir des pistes de réflexions et de références…

 

Dans le cadre de cette intervention en forme de performance, et au delà de la question du sens, vous devrez explorer des systèmes de déploiement qui seront probablement simples, légers, percutants ….

 

design social : agir sur le réel !

2 articles d’ Alter Echos sur le design social : une interview et un article sur le handicap

Olivier Gilson coordonne les ateliers de design pour l’innovation sociale du Mad, le Centre bruxellois de la mode et du design, qui accueille de jeunes créateurs en résidence. Ce spécialiste du « design social » nous explique les contours d’une discipline peu connue du grand public, dont l’ambition est d’agir sur le réel.

Alter Échos : Qu’est-ce que le design social ?

Olivier Gilson : Cela reste du design mais avec une approche plus participative et collaborative. Le design classique poursuit une finalité formelle. Il arrive en bout de course. Lorsque tout a été réfléchi au préalable, on demande au designer de proposer une belle forme, un bel objet. Avec le design social, chacun se met autour de la table, avec ses compétences propres pour déterminer, collectivement, un cahier des charges et construire quelque chose, ensemble. L’idée est de se mettre au service de l’intelligence collective… et d’améliorer la société. Nous sommes en contact avec les gens, nous travaillons avec eux, pour eux et nous voyons leur réaction.

AÉ : Le design social, c’est bien plus qu’une histoire d’objets…

OG : Au sein du Mad, on trouve de jeunes designers d’objets, mais aussi des graphistes, des architectes de l’espace, des designers de services. En gros, tout ce qui concerne la société nous intéresse. Le champ d’action est très large. Le design social est davantage une approche qu’un aboutissement formel. Le meilleur exemple de cette évolution, ce sont les designers de services, qui ne produisent rien de physique. Seulement du service. Ils proposent une réflexion. À partir de différentes pièces d’un puzzle, ils les assemblent pour que cela fonctionne.

« Nous ne prétendons pas apprendre aux associations ce qu’il faut faire. »

AÉ : Pourriez-vous être plus concret concernant le design de services ?

OG : Nous travaillons sur la mobilité à Bruxelles. Nous recevons une petite subvention pour réfléchir à l’utilisation du vélo. Le thème, c’est de pouvoir permettre à des gens de quartiers défavorisés d’apprendre à rouler à vélo – ce qui n’est pas si évident que ça ; dans certaines cultures, le vélo est mal accepté. Il faut donc d’abord leur apprendre à rouler, puis leur donner l’accès à un vélo, enlever les freins à son utilisation. Des services existent déjà, qui mènent des réflexions sur ces thèmes : il y a Pro Velo pour l’apprentissage. Il y a Cyclo, qui permet de louer ou d’acquérir des vélos à prix concurrentiels. Il faut faire fonctionner tout ça ensemble, trouver des réponses à de nombreux enjeux : apprendre à rouler, mais aussi obtenir un vélo, le sécuriser. Sera-t-il partagé ? Y a-t-il de la place pour ranger un vélo chez les personnes concernées ? Comment régler une série de petits soucis qui empêchent la personne de se lancer ? Notre spécialiste en design de services réfléchit à cet ensemble de choses. Elle va interroger toutes les parties prenantes et penser une organisation, un prototypage de services qui sera mis à l’essai, puis modifié en fonction des remarques des associations et des utilisateurs. La démarche est très empirique. Le but est que ce service ait un impact sur les quartiers, en termes d’innovation sociale et sociétale.

Construire un projet commun

AÉ : D’accord, mais quelle est la différence entre le design de services et une simple coordination sociale mise en place par une association ordinaire ?

OG : Nous sommes des facilitateurs. Nous facilitons avec des outils propres au « design thinking » – ce sont de grands mots, mais dans les faits nous mettons simplement les gens autour de la table pour construire un projet commun. Le problème pour une association classique, c’est que son rôle se cantonnera à la coordination sociale. À un moment donné, il faut une vue globale, plus créative et orientée vers le résultat. Le but du jeu, c’est d’arriver à un programme – comme dans le design industriel – qui puisse être reproductible. Les associations sont concentrées sur leurs problématiques. Nous, on vient de l’extérieur avec une vision beaucoup plus large.

AÉ : Reproduire des solutions qui fonctionnent, c’est au cœur de votre démarche ?

OG : Tout à fait. Et, pour bien le comprendre, je vais vous donner un exemple. De grandes bâches avaient été utilisées lors des travaux de rénovation de la Grand-Place. Ces bâches étaient destinées à être jetées. Nous avons reçu un appel de l’échevinat qui les mettait à disposition, au cas où. Un designer, au Mad, était intéressé. Au même moment, une entreprise de travail adapté (ETA) – qui travaille avec des personnes handicapées – manifeste aussi un intérêt. La problématique de l’ETA est simple : ils ont de grosses commandes ponctuelles dans le cartonnage. Entre ces commandes, ils sont au chômage technique. Ils cherchent donc une activité pendant ces périodes creuses pour générer du revenu afin de payer correctement les personnes handicapées. Une réunion a eu lieu entre le Mad et l’ETA, un partenariat s’est noué. Le designer se dit qu’il faut faire quelque chose de ludique et sympa avec cette matière première – la bâche microperforée. Il imagine un sac sur lequel est cousue une plaquette en métal, avec un numéro qui correspond à une portion de l’une des maisons de la Grand-Place. À l’intérieur du sac, on trouve l’explicatif de ce projet social et écodurable. Ces objets ont été vendus au prix de 39 euros. En un jour et demi, tous les sacs sont partis. Cette ETA a ensuite été contactée par Bozar qui a aussi des bâches sur les bras. Et hop une nouvelle commande ! Mais il faut aller encore un pas plus loin. Des bâches comme celles-là, il y en a de plus en plus, qui finiront à la poubelle ; on va essayer de travailler avec les échevins pour que chaque demande soit automatiquement transférée à différentes ETA. Avec ce type de projets, le déchet n’est plus un déchet mais une matière première, le travail n’est plus une activité ponctuelle, mais un travail à part entière. Une activité économique nouvelle peut en naître.

AÉ : Dans quel contexte est né le design social ?

OG : À un moment, le design était lié à l’industrie. Mais le design industriel, en Belgique, n’est plus vraiment florissant. Comment, dans ce contexte, reprend-on sa place ? Comment réinventer son métier, avec de nouvelles technologies, de nouvelles dynamiques ? Notre métier, à l’origine, était de trouver des solutions industrielles pour produire massivement des objets à des prix abordables pour les gens. En parallèle, il y a eu l’évolution commerciale, économique et marketing du design qui l’a tiré vers une production de luxe, chère, dont Stark était le modèle. Le design social propose de revenir à la base de notre métier, qui est de travailler pour la société, en lien avec elle. L’un des premiers à lancer la réflexion a été Victor Papanek. Il fut le premier à faire de « l’anti-design ». Pour lui, le design ce n’est pas la forme, c’est le contenu. « On s’en fout de l’esthétique », c’est son message. Il est à l’origine d’interrogations très contemporaines : à l’heure où le design devient de plus en plus beau, formel et même anti-pratique, quel est le rôle du designer ? Sommes-nous des artistes ou des gens qui travaillent le produit ?

« Nous nous installons dans des quartiers difficiles, dans les endroits où ça se passe. »

AÉ : La différence avec le design classique se situe-t-elle dans la finalité du travail ?

OG : Pas seulement. La finalité n’est pas la même, mais l’approche non plus. Quand quelqu’un veut ouvrir un nouveau restaurant et a besoin d’un architecte d’intérieur, cela ne nous intéresse pas. Cela nous intéresse si c’est un restaurant social. En cela, la finalité du travail est importante. Mais l’approche l’est aussi. Un architecte d’intérieur classique va penser clientèle, esthétique. Nous allons penser fonction et objectifs à atteindre. Si, à un moment donné, il faut que ça soit moche pour que ça fonctionne, et bien ça sera moche. Nous ne sommes pas là pour faire du beau, mais pour faire du juste. Pour faire du contenu et pas de la forme.

Le design social est un outil

AÉ : Vous vous situez donc clairement dans le champ d’action sociale, en nouant des partenariats avec le monde associatif. Mais le tissu associatif belge n’est-il pas méfiant, de prime abord, lorsqu’on lui parle de « design » ?

OG : Oui, il y a de la méfiance. Mais nous nous installons dans des quartiers difficiles, dans les endroits où ça se passe. Nous montrons les projets que l’on a réalisés et nous proposons des outils. Nous sommes un outil. Nous ne prétendons pas apprendre aux associations ce qu’il faut faire. Nous proposons simplement de travailler ensemble.

AÉ : Vous travaillez par exemple sur des projets d’aménagement, dans des quartiers difficiles…

OG : Récemment, une association du quartier Anneessens voulait installer du mobilier urbain et des bacs potagers. Elle constatait qu’à chaque tentative le matériel était détruit en 15 jours. Nous avons fait le tour du quartier, rencontré les associations, les habitants et les jeunes qui ressentent une certaine frustration. Nous nous sommes demandé comment faire pour qu’ils reprennent la main sur leurs projets, sur leur environnement. C’est de là qu’est née l’idée de proposer un jeu assez simple autour de cet aménagement. C’est un jeu de construction basique, qui ne demande aucune compétence et qui permet à chacun de proposer quelque chose. Si tu mets les gens autour de la table en discutant « mobilier urbain », ils ne savent pas ce que c’est, ou ils n’ont pas envie de savoir. Si on leur explique, ils ont l’impression qu’on les dévalorise. Là, l’animateur a en main un outil accessible en posant une question : de quoi avez-vous besoin ? Une fois que la composition, à partir du jeu, est terminée, la commande est passée au producteur qui livre la chose en pièces détachées. On pourrait imaginer un service qui s’occuperait de monter ce mobilier urbain. Une association qui donnerait de l’emploi à des personnes qui en ont besoin.

« Nous essayons d’intégrer au maximum l’open source, car cela fait partie intégrante de la logique participative. »

AÉ : Ces associations avec qui vous travaillez ne doivent pas avoir les moyens de se payer les services de designers…

OG : Tout d’abord, nous sommes un service public, financé par la Ville de Bruxelles, la Région et l’Union européenne. Ensuite, nous distinguons le type de commandes. Certains projets sont rémunérateurs. Vivacqua nous a par exemple contactés pour créer des fontaines mobiles devant permettre un accès à l’eau potable lors d’événements publics. D’un autre côté, lorsque nous travaillons avec des associations qui n’ont pas beaucoup de moyens, c’est le Mad qui paye le designer (et l’association paye généralement le matériau). On peut aussi travailler à la rédaction de cahiers de charges, avec images 3D, qui vont permettre aux associations d’aller chercher des budgets.

AÉ : Travaillez-vous en « open source » avec des logiciels libres ?

OG : Nous essayons d’intégrer au maximum l’open source, car cela fait partie intégrante de la logique participative. Si une idée est bonne, elle peut être récupérée par quelqu’un d’autre qui pourra peut-être l’améliorer. Mais nous nous retrouvons dans un dilemme : comment le designer va-t-il se rémunérer ? Car le design est lié à un droit d’auteur. Et ce droit d’auteur a tendance à disparaître dans ce cadre. Il faut donc réinventer la façon de rémunérer. Chez nous, le designer est payé à la mission.

Pour aller plus loin : un exemple de réalisation d’un banc avec des habitants

 

Et autre sur le handicap : toujours dans Alter Echos

Les étudiants ont testé plus de 40 prototypes avant d’arriver à une aide-trombone qui réponde complètement aux attentes de Simeon. (Source : D4E1)

D4E1, le design au service des personnes handicapées

Alter Échos n° 450 12 septembre 2017 Aubry Touriel
Jouer du trombone avec un bras ? C’est désormais possible grâce à l’initiative Design for (every)one (D4E1). Étudiants en design et en ergothérapie s’associent pour adapter des objets aux besoins des personnes handicapées.

« Que vais-je encore pouvoir faire ? Cette question me trottait dans la tête après mon accident. C’est beau de faire de la musique, c’est injuste de ne plus pouvoir en jouer, raconte Simeon, père de trois enfants qui a perdu son bras droit à la suite d’un accident de la route. Avant, je jouais un peu de piano, de la guitare et du trombone. Je n’arrive plus à faire de guitare, je suis limité à une main au piano. Je savais que ça devait être possible de jouer du trombone, mais je ne pouvais plus tenir l’instrument droit… », poursuit cet amateur de musique.

Même s’il avait une prothèse de qualité, Simon ne pouvait plus pratiquer sa passion. Il avait de grandes difficultés à maintenir l’instrument et ça devenait douloureux au bout de quelques minutes. « Apparemment, je tenais ma tête trop en avant. C’était vraiment très inconfortable et en plus les notes ne ressemblaient à rien. C’était très frustrant. »

Il a alors répondu à un appel lancé par Design for (every)one (D4E1), une initiative organisée par la Haute École de Flandre occidentale (Howest) depuis 2009. Il a présenté son cas et a été sélectionné. Quatre étudiants en deuxième année d’ergothérapie et de design l’ont ensuite rencontré pour envisager de lui permettre de jouer du trombone à une main. Ils disposaient de 12 semaines pour concevoir un produit ergonomique adapté à son handicap.

Bienvenue aux hackers

Lieven De Couvreur, initiateur de Design for (every)one, revient sur les origines du projet : « D4E1 s’est créé de manière organique. Nous avons un centre de design à l’Howest où on organise de nombreuses formations. À un moment, un ergothérapeute est venu avec une question spécifique pour créer un produit sur mesure, c’était un sujet passionnant qu’il fallait développer. Ça a démarré comme ça. »

Petit à petit, le projet D4E1 a été intégré de manière plus structurelle dans un cours qui faisait partie de la formation en conception de produits industriels. Les étudiants ont pour mission de concevoir des gadgets créatifs pour aider les personnes handicapées ou âgées dans leur quotidien.

« Pendant des semaines, nous avons construit prototype après prototype, une quête ultime vers l’accessoire qui fait la différence. », Arne Malfait, étudiante en design

Le client joue un rôle crucial dans ce processus de conception participative : les étudiants partent à la rencontre de la personne pour analyser son profil et mieux comprendre ses besoins. Ils créent ensuite un prototype, l’apportent au bénéficiaire afin qu’il le teste et l’adapte. Les patients ont d’ailleurs toujours le dernier mot.

« On n’utilise pas de croquis, nous allons directement ‘hacker’ de petites choses. De cette manière, on collabore avec les gens depuis le début et ils peuvent fournir leurs commentaires », commente Lieven De Couvreur, également auteur d’une thèse de doctorat sur l’adaptation de produits grâce au « hacking » des produits.

A priori, quand on parle de « hackers », on pense aux experts informatiques qui piratent des ordinateurs ou des systèmes. Or, dans la définition d’origine, un hacker est une personne « qui utilise son ingéniosité pour créer un résultat intelligent à l’aide de moyens non conventionnels ».

Production de masse vs sur mesure

La tendance actuelle en matière de conception de produits suit la logique de la production en masse qui répond aux besoins d’une grande partie du marché. Les articles développés ne répondent ainsi pas à une demande spécifique, comme c’est nécessaire pour certains profils, comme celui Simeon.

Le principe de « conception universelle » entre dans ce contexte. Il s’agit de la conception de tout aménagement, produit, équipement qui peut être utilisé par toute personne, sans nécessiter ni d’adaptation ni de conception spéciale, et ce quels que soient son sexe, son âge, sa situation ou son handicap.

« Notre philosophie est de fabriquer des produits sur mesure en design libre (open design). Il est donc possible de modifier les pièces séparément », Lieven De Couvreur

« L’inconvénient de la conception universelle, c’est que, si un produit est cassé, il faut le ramener au fabricant. Notre philosophie est de fabriquer des produits sur mesure en design libre (open design). Il est donc possible de modifier les pièces séparément », détaille Lieven De Couvreur.

Une fois qu’un projet est terminé, tous les plans de construction sont mis en ligne et sont libres d’accès. L’idée est de permettre à tout le monde de recopier et/ou adapter son propre environnement. C’est un peu le pendant des logiciels développés en open source sur Internet.

Les produits conçus dans le cadre du projet D4E1 concernent tous les domaines. Cela va d’un lance-balles pour chien intégré à un fauteuil roulant à un porte-bouteilles pour servir plus facilement en passant par un appareil photo avec un bouton déclencheur à gauche… En tout, près d’une centaine d’objets ont été créés depuis le début du projet D4E1.

Dans le cas de Simeon, il a fallu plus de 40 prototypes avant d’arriver à une aide-trombone qui réponde complètement à ses attentes. Au final, les étudiants ont créé un accessoire simple, facile à ranger dans la housse du trombone. Ce système de soutien, composé d’une tige métallique, d’un support et de lanières, permet de maintenir l’instrument en bonne position.

« Pendant des semaines, nous avons construit prototype après prototype, une quête ultime vers l’accessoire qui fait la différence. », Arne Malfait, étudiante

Ce trombone amélioré a par ailleurs reçu un prix en 2013 dans le cadre de « Bricoleur du cœur » organisé par Handicap International. Ce prix récompense des inventions astucieuses qui facilitent la vie quotidienne de personnes handicapées ou âgées.

Différents obstacles peuvent parfois se dresser sur la route des étudiants. « Une réussite à 100 % n’est pas garantie, témoigne Lieven De Couvreur. Les étudiants ont parfois des difficultés à comprendre les attentes des gens. Ou les gens ne se rendent pas compte de la difficulté de concevoir ce type de produit ; leurs attentes peuvent être trop élevées. Les deux parties doivent toujours accorder leurs violons. »

Mais une fois le produit fini, étudiants et patients sont généralement satisfaits du travail accompli. Arne Malfait, l’un des quatre étudiants actifs dans le projet dévolu à Simeon, raconte : « Cela donne beaucoup de satisfaction quand on peut aider quelqu’un de cette manière. Je joue moi-même de la guitare et je me rends compte à quel point la musique est importante pour les individus. Quand, d’un coup, tu ne peux plus jouer, c’est comme une énorme claque. Pendant des semaines, nous avons construit prototype après prototype, une quête ultime vers l’accessoire qui fait la différence. »

 

 

RESISTANCE 3 : le mobilier urbain, objet de cohésion ou de dissuasion

Voici un article de Alter Echos, magasine en ligne belge

Des palettes transformées en bancs par des personnes sans abri ou mal logées: un moyen de revendiquer leur droit à l’espace public. Crédit: StudioCaricole

Le mobilier urbain, objet de cohésion ou de dissuasion

Alter Échos n° 450 12 septembre 2017 Par Marinette Mormont et Manon Legrand
Le mobilier urbain a pour but de répondre aux divers besoins des usagers d’une ville. Celui-ci étant une arme à double tranchant, les pouvoirs publics et acteurs privés peuvent aussi recourir à un design particulier avec une volonté de régulation, voire d’exclusion.

Par Marinette Mormont et Manon Legrand

Début juillet, le système d’arrosage automatique installé quelques jours plus tôt par la Ville de Bruxelles à l’entrée du Musée des Égouts situé à la porte d’Anderlecht a fait jaser. Destiné, selon les pouvoirs publics, à « arroser les plantes » nouvellement installées, pour un groupe de riverains et plusieurs collectifs citoyens (dont le Collectif de réappropriation intégrale – CRI – et la librairie Ptyx à Ixelles), il poursuivait un objectif tout autre : faire fuir, à coups de douches forcées s’activant à chaque passage, les SDF, dont de nombreuses familles roms, installés depuis plusieurs mois sous le porche. Le système a entre-temps été désactivé sur demande l’échevine de la Culture Karine Lalieux, qui, selon ses déclarations à des citoyens mécontents(1), n’aurait pas été au courant de ce dispositif. Karine Lalieux a toutefois souligné dans cette même lettre, « que les sans-abri n’ont pas leur place à cet endroit, qui est d’ailleurs une issue de secours, et que ce n’est pas aux équipes du musée à devoir gérer ce type de situation ».

Jets d’eau, bancs publics design mais inconfortables, sièges individualisés, assis-debout, mais aussi suppression de locaux chauffés dans les gares, murets pentus, surfaces anti-graffitis, grilles ou encore « piques » à humains… les pouvoirs publics comme les acteurs privés ont recours au design et plus largement à l’aménagement du territoire pour exercer un contrôle des populations.

Le concept de « prévention situationnelle », qui a pris forme aux États-Unis dans les années soixante (école de Chicago), recouvre l’ensemble des politiques qui modifient les conditions dans lesquelles un délit ou un crime peut être commis. La « prévention situationnelle » vise à prévenir les comportements inadaptés ou insécurisants, entre autres à travers l’architecture et l’urbanisme. Sa particularité, explique François Bonnet (département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Amsterdam), réside dans le fait qu’elle ne s’intéresse pas aux causes du crime ou du comportement déviant, mais qu’elle propose une solution technique, amorale, à un problème d’intégration sociale(2). Si ces dispositifs semblent plus consensuels que des mesures coercitives, ils s’avèrent aussi plus insidieux.

Le lieu public, un espace où on bouge

Dès le XIXe siècle, les espaces urbains sont remodelés pour lutter contre les assauts insurrectionnels de la classe ouvrière. À Paris, Haussmann conçoit de larges avenues qui favorisent l’action militaire et empêchent toute construction de barricade. « Cent ans plus tard, la volonté de réguler les comportements par l’aménagement de l’espace s’est encore accrue, constate Inter-Environnement Bruxelles (IEB). L’architecte a vu son rôle de complice des gardiens de l’ordre social développé (…)(3). »

C’est dans les années nonante que l’introduction d’un mobilier urbain dissuasif voit le jour dans notre capitale, de façon concomitante à l’avènement des contrats de sécurité, et d’abord dans les transports publics. En évitant les rassemblements statiques de personnes considérées comme indésirables (groupes de jeunes, sans-abri, usagers de drogues, Roms…), on met en place une politique des flux. Au détriment, parfois, d’autres publics plus vulnérables non visés, comme les personnes âgées ou les femmes enceintes. « L’espace public est devenu un espace où on bouge, commente Martin Wagener, professeur en politiques sociales à l’UCL (Fopes). On y trouve de moins en moins de possibilités pour s’asseoir. » Tout un nouveau mobilier design se dessine dans nos villes, embellissant l’espace, mais ne laissant plus aux usagers l’occasion de se (re)poser.

« En réalité, les espaces publics sont aménagés pour maintenir les classes moyennes à Bruxelles et répondre à leurs besoins. », Claire Scohier (IEB)

Exemple ? À Bruxelles, l’installation en hiver 2013 de nouveaux bancs dans la station de métro Demey a défrayé la chronique. « Parfaits pour de courtes pauses de cinq minutes », selon les designers qui les ont conçus (Urbastyle), ces « assis-debout » galbés – qui permettent donc seulement de s’appuyer – ont été dénoncés comme des dispositifs anti-sans-abri et, plus largement, comme inutiles pour les usagers de la Stib.

« Les espaces publics sont des espaces partagés. En réalité, ils sont aménagés pour maintenir les classes moyennes à Bruxelles et répondre à leurs besoins », décrypte de son côté Claire Scohier (IEB), illustrant son propos par le cas de l’aménagement de la place Bethléem, dans le bas de la commune de Saint-Gilles. Cette place constitue un espace où cohabitent des populations populaires et d’autres issues des classes moyennes qui investissent les restaurants qui bordent l’un des côtés du site. « On a placé des grilles métalliques entre les terrasses et le reste de la place. Symboliquement, on sépare encore davantage les usagers de cette place mixte », commente-t-elle.

Public, privé : même combat

L’installation de caméras et l’aménagement architectural des centres commerciaux en France serviraient moins à réduire le crime qu’à gérer l’accès à certaines populations indésirables, constate François Bonnet, qui a étudié les mécanismes de la prévention situationnelle dans les gares et les centres commerciaux(4) : l’objectif est de créer un environnement sûr de loisir et/ou de consommation, qui doit donc être socialement exclusif.

Même constat pour les gares. Ces espaces se veulent plus attractifs pour la clientèle et pour les commerçants qui s’y installent, ce qui implique une gestion de la sécurité des lieux et des marginaux susceptibles de s’y installer. Conséquence, on y réduit le nombre d’espaces où les publics « gênants » et/ou errants peuvent s’attarder. L’offre de bancs y est réduite.

C’est le cas à Liège. Dans la gare inaugurée en 2009, signée par l’architecte-star Santiago Calatrava, les usagers ont rapidement déploré l’absence, ou en tout cas la présence limitée de bancs au regard du gigantisme de l’édifice. Tant sur les quais que dans les halls, où les seuls bancs disponibles sont des dispositifs arrondis sur lesquels il est impossible de se coucher. La SNCB avait justifié aux citoyens mécontents « qu’il n’était pas nécessaire d’avoir des bancs puisque les trains étaient ponctuels » (sic). Tout aussi surréaliste, la réponse de l’architecte : « Les bancs ne vont pas avec l’œuvre architecturale. » L’esthétique prime donc les usages. La Ville de Liège entend les critiques, mais selon les mots du premier échevin Michel Firquet, « l’aménagement est une chasse gardée de la SNCB sur laquelle la Ville n’a pas de prise ».

« Pour les sans-abri, le droit à l’espace public est encore plus important puisqu’ils n’ont pas d’espace privé. », Willem Defieuw, Samenlevingsopbouw Brussels

Tous ces aménagements allient indissociablement politiques de sécurité et politiques commerciales, explicite François Bonnet, « la première logique étant intrinsèquement subordonnée à la seconde », une situation pacifiée facilitant la consommation.

L’installation de portiques de sécurité à l’entrée de chaque station de métro à Bruxelles illustre ce propos. « Si l’argument utilisé repose sur la nécessité de faire payer les tickets aux usagers, c’est aussi une manière de réguler les flux des gens qui accèdent à ces espaces », confirme Claire Scohier. Et d’ajouter que, si aujourd’hui le plus grand piétonnier européen du centre de Bruxelles « est un aimant à SDF », son aménagement futur (avec, entre autres, l’installation de nouvelles terrasses) aura bien pour effet de repousser plus loin ce public un peu trop encombrant. « Tout a tendance à devenir espace de consommation, d’événements et donc de sélectivité des publics. Les terrasses agissent aussi comme une sorte de mobilier dissuasif. »

Entre tolérance et éviction : des espaces cogérés

« Le banc est un espace où nous, comme les personnes sans abri, pouvons nous poser, nous reposer, prendre l’air, de la distance ou être en contact avec d’autres. Tout le monde a droit à l’espace public et quelque part, pour les sans-abri, c’est encore plus important puisqu’ils n’ont pas d’espace privé », défend Willem Defieuw, de l’association Samenlevingsopbouw Brussel. Fort de ce postulat, le travailleur social a développé depuis quelques années avec des personnes sans abri ou mal logées plusieurs projets autour du banc public. Fabriquer avec ces personnes des bancs à partir de palettes en bois, les personnaliser en partant de leur vécu : une manière de revendiquer ce droit à l’espace public tout en favorisant la créativité de ces personnes.

Si l’espace public se rend moins accueillant pour les personnes fragilisées par l’entremise des architectes, designers ou urbanistes, d’un autre côté, de nouveaux espaces de cogestion de ces lieux ont vu le jour, basées sur des collaborations improbables entre acteurs du social, de la prévention et des transports publics (lire par exemple « Métro-Liens : favoriser la cohabitation souterraine », Alter Échos n°405, juin 2015). Les sans-abri sont tolérés dans certains lieux s’ils ne sont ni trop nombreux, ni trop visibles, ni trop importuns pour le passant ou le client.

« Quand ils font beaucoup de bruit, quand ils font la manche de manière agressive, laissent traîner leurs déchets… Il existe des choses non tolérables. Ce sont des citoyens comme les autres, ils doivent respecter certaines règles. La question n’est pas seulement celle du droit à l’espace, mais aussi de la gestion de cet espace », explique Martin Wagener.

Outre la question des comportements, certains lieux sont aussi emblématiques pour les pouvoirs publics, comme la place de la Bourse au centre de Bruxelles et au cœur de son piétonnier géant. « L’enjeu est de ‘libérer cette place’ pour qu’elle soit attrayante pour les touristes, continue le professeur en sciences sociales. Tandis qu’un peu plus loin, place Anneessens, les sans-abri et usagers de drogues sont tolérés de longue date. On y trouve des bancs en U où ils peuvent discuter. »

Citoyens : alliés ou chasseurs ?

Avril 2015, les responsables du magasin Delhaize de la rue de Hennin à Ixelles, près de la place Flagey, font installer des plaques qui empêchent quiconque de s’asseoir ou de se coucher sur les bords qui longent le magasin. Des sans-abri avaient pris l’habitude de s’y installer. Le dispositif a suscité dans le quartier une levée de boucliers.

Quand les réaménagements montrent abruptement une volonté de « chasser les pauvres », les réactions citoyennes ne tardent pas à se manifester. Derniers exemples en date, les protestations contre l’arrosage à Anderlecht, ainsi que le retrait de grilles anti-sans-abri à la gare du Midi il y a quelques mois. D’un autre côté, souligne Claire Scohier, certains contrats de quartier ont contribué à l’installation de caméras de surveillance ou à la suppression de bancs publics pour éviter les grappes de jeunes, les nuisances sonores, l’insécurité.

« La question n’est pas seulement celle du droit à l’espace, mais aussi celle de la gestion de cet espace. », Martin Wagener, UCL (Fopes)

« La question d’un aménagement dissuasif ne se pose pas en règle générale dans les contrats de quartier, ou en tout cas pas en ces termes, explique Lionel Francou, chercheur en sociologie à l’Université catholique de Louvain et au Metrolab.Brussels. Généralement, les pratiques visent plutôt à ‘ouvrir’ les espaces, notamment dans l’idée que cela pourrait réduire le sentiment d’insécurité(). Mais il faut se rendre compte que ‘le citoyen’ n’existe pas en tant que tel, qu’il y a toutes sortes de citoyens (dont seulement une infime part s’investit dans un tel dispositif) avec des vues très différentes sur ce qui devrait ou non être fait, et pour quelles raisons. »

À cela s’ajoute une notion de seuil. Certains citoyens, commerçants se montrent assez solidaires quand ils sont confrontés à un ou deux sans-abri à leur porte. « Par contre, lors de l’installation des nouveaux locaux du Samusocial, les citoyens au sein des contrats de quartier, ont montré une certaine opposition,se rappelle Martin Wagener. On peut le comprendre, cela fait beaucoup de personnes d’un coup dans une rue résidentielle. »

Aménagement sécuritaire vs politiques sociales

L’espace public est utilisé de manière variée selon ses usagers (habitants, travailleurs, visiteurs…). D’où le défi de créer des lieux accueillants, conviviaux et tolérants qui répondent aux besoins de chacun.

Comme l’écrit la déclaration de politique régionale bruxelloise 2014-2019, « l’espace public est un lieu de rencontres, d’un usage quotidien, qui doit répondre aux besoins de la population et constituer un vecteur de lien social et d’échanges culturels. Le gouvernement entend favoriser le partage des espaces publics au profit de tous ». Belle ambition. Mais derrière ces déclarations de bonnes intentions, resurgit une nouvelle fois le débat d’une politique sociale orientée solutions de survie vs solutions de long terme.

« Le recours à cet urbanisme sécuritaire dédouane les pouvoirs publics d’affronter les problèmes sociaux générés par la dualisation croissante de la société », dénonce IEB. Et Willem Defieuw de renchérir : « Le sans-abrisme est le point culminant de la problématique du mal-logement en général. Aussi longtemps que le sans-abri sera visible dans l’espace public, cela incitera le politique à chercher des solutions. »

(1) Lire : http://www.librairie-ptyx.be/la-douche-et-la-betise-crasse

(2) François Bonnet, « Contrôler des populations par l’espace ? Prévention situationnelle et vidéosurveillance dans les gares et les centres commerciaux », Politix 2012/1 (n°97), p. 25-46. DOI 10.3917/pox.097.0025.

(3) Matagne J., Meynaert P., Scohier C., « Quand les espaces publics se défendent des indésirables », Bruxelles en mouvements n°230, janvier 2010.

(4) François Bonnet, ibidem.

et pour poursuivre votre réflexion :

résistance 1 : main basse sur la ville …

Ce jour je profite de mon droit de retrait du travail, pour nourrir ce blog d’articles et autres où apparaissent mes centres d’intérêt  ; le partage et la vie dans l’espace public, celui qui existe entre le bâti ou parfois inclus dedans, est une question fondamentale du vivre ensemble à mes yeux.

Les analyses et les réflexions développées sont, au delà d’une première étape de résistance contre la déshumanisation de nos vies, des pistes à investir de façon créatives et généreuses en ces temps  de « bonnes résolutions » pour 2020…

Bonne lecture (je reproduis intégralement l’article de USBEK ET RICA) et bon visionnage du documentaire d’Arte.

 

Main mise sur les villes, Documentaire sur la question du droit à la ville et la démocratie urbaine réalisé par Claire Laborey (2013), Arte

 

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« L’architecture du mépris a des effets sur nous tous » article Uzbek et Rica, de Vincent Edin

Dans Reprendre Place, contre une architecture du mépris (Payot, 2019) le philosophe et maître de conférences à l’université de Strasbourg Mickaël Labbé pointe les dérives d’un mouvement de privatisation de l’espace urbain qui réduit le nombre de personnes pouvant obtenir un « droit à la ville ».

 

Usbek & Rica : Le sous-titre de votre livre emploie un terme très fort, « l’architecture du mépris ». Comment du simple mobilier et des décisions urbaines peuvent-elles « mépriser » et qui sont les victimes de cet ostracisme ?

Mickaël Labbé : Cette formule n’est pas de moi, mais de Georges Pérec dans son livre Espèces d’espaces (éd. Galilée, 1974). Elle correspond aussi aux travaux du philosophe et sociologue allemand Axel Honneth, qui travaille sur la notion de reconnaissance. Ce que j’observe récemment, c’est qu’un certain design, un mobilier urbain et une production de formes urbaines agissent sur la formation d’identités individuelles et collectives. Au fond, un certain type d’architecture agit sur les identités et façonne ceux qui se sentent légitimes, ou non, à être là.

Souvent, on analyse la ville en des termes macroscopiques : les inégalités économiques, la répartition par CSP, ou encore l’injustice spatiale et juridique. Cela donne un type de vision qui n’est pas inexact, mais on passe à côté d’un mode d’action négatif des villes. Ces dernières sont obsédées par leur image, qui est leur outil de valorisation le plus important. Aussi, puisqu’elles ne peuvent ouvertement ségréger, elles signifient spatialement le mépris par une architecture excluante. Cela peut passer par du mobilier urbain, type banc à SDF, soit par de larges projets privatisés comme EuropaCity (dont l’abandon a été acté en novembre dernier par le gouvernement, ndlr) ou le réaménagement de la Gare du Nord, où on signifie aux individus que ce qui nous intéresse chez eux, c’est leur part de consommateur. Dès lors qu’ils ne peuvent l’être car ils sont insolvables, ils comprennent de facto qu’ils ne sont pas les bienvenus.

Mickaël Labbé

 

Les populations « ciblées » sont donc plus larges que les seuls SDF ou les réfugiés ?  

Le banc anti-SDF est un exemple paradigmatique. Le Camden bench, par exemple, qui a été commandé par les autorités locales (dans le quartier de Camden, à Londres) en 2012 n’est pas du tout confortable et empêche les SDF de dormir dessus. En outre, ses striures centrales font fuir les skateurs. On ne peut pas squatter, graffer, traîner dessus : en somme, ce mobilier assimile les jeunes à des groupes qui potentiellement vont faire des conneries et dégrader le mobilier. La ville devrait leur offrir un terrain d’aventures, un moyen de former des groupes, et au contraire elle rejette les jeunes.

Au fond, cette « architecture du mépris » a des effets sur nous tous, des effets complètement irrationnels : la ville est moins accueillante, moins fonctionnelle, les marginaux ne peuvent pas squatter et les familles ne peuvent même pas se poser. Ce mobilier nous oblige à être dans le mouvement perpétuel et nous empêche de nous arrêter pour former un « nous » confiant, accueillant. Évidemment, ces choix urbains ne sont pas neutres : ils reflètent un modèle social fondé sur l’évitement des conflits et la maîtrise des débordements.

Le principe du contrôle peut s’entendre dans une logique autoritariste, mais n’est-il pas injustifiable politiquement ?

Vous touchez là un grand mystère ! C’est effectivement injustifiable, insoutenable pour quasiment tous les élus. Notamment, parce que ça ne sert aucune logique : ce type de mobilier ne va régler aucun problème de précarité ou d’isolement, et pourtant il est de plus en plus présent. J’ai récemment échangé avec le directeur de l’urbanisme de Strasbourg au sujet de la place d’Austerlitz, qui a été envahi par ce type d’équipements, et je lui ai demandé qui était responsable de ça. Il m’a répondu, sans doute sincèrement, qu’il ne savait pas. Il y a une forme de déresponsabilisation et d’effet de logique folle, où la décision n’est pas assignable à quelqu’un de précis. C’est très kafkaïen ! En investiguant, on peut réussir à trouver, dans le cas de décisions très localisées, s’il s’agit d’apports publics ou privés. Mais la plupart du temps, les responsables restent non identifiés. Le néolibéralisme produit parfois des effets injustifiables pour la démocratie, qu’il n’assume pas, ce qui pose des problèmes politiques insolubles.

Une des autres causes de la réduction du « droit à la ville » pour ses habitants est liée à la hausse du tourisme, qui mène à un renversement de l’accueil avec des vagues de « tourismophobie ». À quand remonte ce phénomène et quelle ampleur prend-t-il ? 

Il n’y a pas de carbone 14 du phénomène, mais disons que cela a émergé dans des grandes villes dans les années 2000. Alors, si on reprend la question posée par le sociologue Henri Lefebvre – « Qui a droit à la ville ? » -, la part des habitants historiques décroit de façon drastique à cause de la flambée des prix du foncier. Mécaniquement, les habitants sont expulsés plus loin au profit d’espaces d’accueil de touristes, plus solvables. Or, la ville est un lieu d’usages multiples et d’abord un endroit où on habite. Quand, sous l’effet de la marchandisation et de la valorisation, on délaisse le bien commun et on pense l’urbain de façon privatisable, les habitants locaux se sentent dépossédés, en perte de reconnaissance, et se rebellent.

« Il n’y a pas seulement un « sentiment » de dépossession du droit à la ville, cette dépossession existe bel et bien »

Il ne s’agit pas de dire que les touristes sont malvenus : ça n’est ni de la xénophobie ni de l’atteinte aux touristes, mais une lutte contre le sur-tourisme et ses pratiques. On rentre dans un « eux » contre « nous » car l’issue est, mathématiquement, très inquiétante : les villes les plus attractives touristiquement perdent des habitants. Je pense à Venise, bien sûr, passée de près de 175 000 habitants dans les années 1950 à 55 000 aujourd’hui. Mais aussi Paris, qui perd 15 000 habitants par an depuis cinq ans… Il n’y a pas seulement un « sentiment » de dépossession du droit à la ville, cette dépossession existe bel et bien.

Reprendre Place, contre l’architecture du mépris, Mickaël Labbé, Ed. Payot, 2019

 

Au-delà du mobilier, vous pointez deux « dérives » urbanistiques, les gated communities et les business improvement districts. Pouvez-vous nous les présenter ?

Les « Business Improvment Districts » (BID) sont en expansion partout dans le monde. J’invite les lecteurs à taper ce sigle dans Google images pour découvrir une architecture standardisée, arasée, sans aspérité ni diversité, qui gagne malheureusement du terrain chaque jour. Sur ce sujet, une des grandes découvertes pour moi a été le magistral documentaire de Frederick Wiseman, In Jackson Heights (2015), sur la vie de ce quartier de Brooklyn transfigurée par un BID. Il s’agit de partenariats public-privé qui essaiment partout dans le monde. Les BID, comme les bancs pour SDF, sont des symptômes des nouvelles pathologies de la ville. Avec les BID, on perd ce qui fait l’essence de la ville, l’altérité. On la perd de façon non démocratique et on aboutit à l’archipélisation décrite par Jérôme Fourquet, c’est-à-dire à une ville atomisée.

Dans le cas de Jackson Heights, on a abouti à un effet d’exclusion massif des gens qui ont fait la richesse de ce quartier. Jadis, on y parlait 147 langues, il y avait des échoppes, des commerçants, des atmosphères urbaines introuvables ailleurs qui ont, justement, attiré les promoteurs. Et ceci au prix de mécanismes fondamentalement anti-démocratiques, avec des réunions publiques tenues en catimini et du consentement obtenu par défaut qui s’est soldé par des expulsions des habitants ne pouvant continuer à vivre dans le nouveau quartier.

Jackson Heights n’est donc pas un phénomène isolé. Dans Main mise sur la ville (documentaire en ligne), on voit ces mécanismes à l’œuvre partout, en premier lieu à Hambourg, en Allemagne, où des habitants sont en lutte contre un BID qui va prendre des décisions de mise en forme du quartier, très rectiligne et sécuritaire, en contradiction avec la vie historique du quartier. Ce genre d’agressions urbaines contre les habitants se retrouvent des États-Unis au Royaume Uni en passant par l’Afrique du Sud, c’est un vrai fléau.

Dans votre livre, vous dites aussi que nous ne sommes pas condamnés à subir ce mépris. Comment aller vers une architecture de la convivialité ? 

Il n’y a pas de réponse unique, mais beaucoup d’initiatives sont à l’œuvre actuellement pour contrer ces phénomènes, chez les habitants comme les architectes. Nous avons eu récemment de très beaux exemples de droit à la ville défensifs. EuropaCity, qui a reculé au point d’être annulé, c’est preuve que la mobilisation et l’argumentation peuvent prévaloir. Il y a aussi la mobilisation autour du réaménagement de la gare du Nord. En faisant de nos villes des ZAD, on peut contrecarrer l’architecture du mépris. En alertant contre le mobilier anti-SDF, on peut parvenir à le faire retirer.

D’autre part, en droit à la ville positif, du jardin partagé à la friche, des tas d’exemples d’urbanisme collectif et commun pollinisent. Les élus ne doivent pas instrumentaliser ces projets mais leur laisser une chance. Au-delà du résultat, c’est le processus de ces projets qui compte. Ils sont trop souvent utilisés de façon temporaire, pourquoi ne pas les pérenniser ? Même si c’est un peu bancal, un peu moche, un peu imparfait, il se tisse des liens, des processus sociaux très intéressants. Les gens qui sont venus dans ces lieux rentreront changés chez eux, et c’est l’essentiel. Enfin, des collectifs d’architectes, à rebours des archistars du secteur, font des choses très intéressantes pour retisser du commun. Je pense par exemple au collectif ETC, qui valorise la logique du chantier et réaménage l’espace directement avec les populations, ce qui valorise les lieux et permet aux populations de s’approprier ces espaces. Mettre en avant ce genre de démarche inclusives, c’est un choix de société. Mais c’est possible.

Photo de groupe du collectif Etc. Source : collectifetc.com

 

Pourquoi avoir placé votre épilogue sous le sceau de la tristesse à Notre-Dame-de-Paris post-incendie ? 

Parce que cet événement nous a rappelé comment l’architecture est présente dans nos vies et nos identités, comment elle nous façonne bien plus que nous n’en avons conscience. Cet incendie d’un bâtiment extraordinaire pourra peut-être nous amener à prendre davantage soin de lieux plus ordinaires et familiers qui sont les nôtres. Par ailleurs, cela m’a aussi rappelé la puissance de la réunion. Post-incendie, il n’y eut aucun antagonisme : touristes, parisiens ou provinciaux, croyants ou non, il n’y eut pas de « eux » contre « nous », mais une grande réunion autour d’un bâtiment. Et le fait que l’on débatte sans fin de la façon de reconstruire Notre-Dame-de-Paris prouve que l’architecture nous façonne, et donc qu’il faut repolitiser et resocialiser cette discipline.

 

Octobre commence en dansant !

  • dès mardi 1er … une spéciale « étudiants » pour l’ouverture de TOULOUSE LES ORGUES  avec un concert -création orgue et dispositif électronique à l’église de Gesu à 20h30 (place à retirer au Crous)

 

  • Jeudi à partir de 18h30, vernissage de l’exposition « BAZAR ZOULOU » La collection d’objets populaires de Françoise Huguier (du 4 octobre au 28 décembre 2019)

    Corail des Antilles

    « L’objet lui-même est donc caché, mais doit communiquer par son enveloppe notre identité sociale ou, plus singulièrement, notre identité personnelle. Les objets, source d’inspiration pour mes images, sont conservés chez moi comme un carnets de voyage. Prendre une photo est d’abord un concept immatériel, je vois, je shoote. Alors qu’avec un objet en volume, je m’approprie d’emblée une histoire que ne m’appartient pas. L’objet concret m’inspire nécessairement un concept de reportage, racontant le contexte économique et social de l’époque. » F. Huguier

 

  • le même soir, sortie de création au CDC (env. 30 min, Entrée libre dans la limite des places disponibles)  :

    À l’issue de sa résidence à La Place de la Danse, Arno Schuitemaker présente une étape de travail de la création en cours.

    Depuis dix ans, Arno Schuitemaker est regardé comme l’une des figures de la relève chorégraphique néerlandaise. Après plusieurs pièces pour 2, 3 ou 5 danseurs, il travaille à son premier solo en méditant Platon : on ne peut concevoir le multiple sans l’un (et vice-versa). Si, jusqu’à présent, il a mis en scène des corps contemporains engagés dans le mouvement répétitif et sans fin d’une transe collective tels qu’on les voit apparaître dans le clubbing ou les fêtes techno, il focalise ici l’attention sur trois performeurs, soumis à un flux de mouvements enchaînés, évolutifs et complexifiés, dans un environnement multi-sensoriel de lumière et de musique. Stimulant la perception des spectateurs comme celle du danseur jusqu’à une forme paradoxale d’épuisement qui ouvre à une extrême acuité, Arno Schuitemaker pousse le corps à sa limite, parce qu’en cet endroit il est conscience pleine d’être.

    Ça fait partie de la Biennale /arts vivants

  •  THÉÂTRE ET MAGIE, Samedi 5 octobre à 20h

    Son nom est Stone , David Stone

    Revoilà Festimagie à Lalande pour une 5ème saison de magie…

    David Stone samedi 05 octobre au Centre d’animation Lalande. C’est la star préférée des magiciens français (et assurément le plus célèbre au-delà de nos frontière). Finaliste La France a un Incroyable Talent (2018). Véritable « showman »il vient nous présenter son nouveau spectacle sur scène.

    Lien vidéo David Stone
    https://vimeo.com/298363920

    Samedi 05 octobre 2019
    15h00 : Conférence pour magicien
    20h00 : Spectacle « Son est Stone, David Stone » avec David Stone
    21h00 : Rencontre avec l’artiste

    Après son succès en 2018 dans l’émission « La France a un Incroyable Talent », venez découvrir David Stone dans son premier spectacle sur scène !
    Sa magie est un mélange d’élégance et de folie…Il va faire surgir des bouteilles de champagne, multiplier des dizaines de paquets de cigarettes en essayant désespérément de cesser de fumer, produire des verres remplis de liquide et éliminer un anneau emprunté qui réapparaîtra dans un endroit très inattendu !
    Star préférée des magiciens français (et assurément le plus célèbre au-delà de nos frontière) il n’est pas seulement un génie de la magie des pièces, des cartes et du détournement d’attention. C’est un véritable « showman » qui offre un spectacle de très haute qualité, bourré d’humour et d ‘énergie !
    Cette légende du close up est l’auteur de tours spectaculaires. A ne pas manquer. – Télérama

    Grand prix Diavol, équivalent du Championnat de France (1995) – Colombe d’Or, l’équivalent du championnat d’Europe (1996) – FFF Most Valuable Performer (2003) – 3ème prix Micromagie Fism Stockholm (2006) – TMW Award for best magician (2008) – Guest of Honnor (2012) – Best close-up magician (2018) – Finaliste La France a un Incroyable Talent (2018)…

    Réservations conférence : arhtoulouse@gmail.com & 06 16 65 06 97 (sur inscription avec participation)
    Réservations spectacle : www.festik.net – 05 36 25 28 23 – Tarifs : 3 à 12 euros

    Plus d’infos : www.festimagie.com

  • samedi 5 octobre : la place de la danse à Saint Cyprien propose « le jour de la danse », journée incroyable avec 1 déambulation, 3 spectacles et un bal (de 11h à 23h) ….

 

  • samedi 5,  VERNISSAGE des expositions + Activation de «Riposte», atelier de fabrication de pancartes ( 17h-20h) au BBB/// EXPOSITIONS
    «Riposte» Dominique Mathieu
    «Temps partiels II. Flextime» Matthieu Saladin
    «Kino-glaz» Marie VoignierÀ la rentrée, le BBB centre d’art poursuit ses explorations autour de la question de la temporalité, le fonctionnement du centre d’art, sa place au sein de la société et ses rapports avec le monde environnant. Cette programmation en plusieurs actes trouve ainsi son dénouement, qu’il soit tissé de continuités, de précipités de lenteurs ou de ruptures radicales, à travers la suite de la rétrospective filmique de Marie Voignier et les expositions personnelles de Dominique Mathieu et Matthieu Saladin, intégralement composées de propositions inédites (atelier de fabrication de pancartes, performances, publications, œuvres sonores…).
    Plus d’informations : https://www.lebbb.org/fiche.php?id=769&p=dominique_mathieu
    ÉVÉNEMENT EN LIEN/ / https://www.facebook.com/events/996686680676088/

 

  • j’allais oublier : c’est le début de cinespaña !!!

 

L’espace public (part1)

Qu’est-ce que l’espace public?

L’espace public ( in Wikipedia) représente dans les sociétés humaines, en particulier urbaines, l’ensemble des espaces de passage et de rassemblement qui sont à l’usage de tous. Ils appartiennent soit à l’État (domaine public), soit à aucune entité juridique et morale de droit ou, exceptionnellement, au domaine privé.

Son évolution historique est généralement le fil conducteur selon lequel est décrite l’histoire urbaine ; l’archéologie (villes proto-historiques), la cartographie comparée des villes, les écrits théoriques ont repéré les principaux modèles dont :

  • la ville grecque, le damier romain.
  • la ville coloniale romaine, française, américaine.
  • les figures et articulations renaissance ou baroques.
  • les réseaux de boulevards dans l’urbanisation haussmannienne.
  • les tracés Beaux-Arts, Art nouveau, Art déco.
  • les évolutions techniques principalement des modes de déplacement qui voient les villes adapter leurs espaces publics au chemin de fer, au tramway ou au métro et à l’automobile.

Cette adaptation entraîne une modélisation, dont les schémas post-haussmanniens (plan de Besmne pour l’extension de Bruxelles, vers 1860 notamment), les théories modernistes (séparation des 4 fonctions urbaines, indétermination de l’espace public).

Dans les cas extrêmes des grandes villes, cette adaptation réduit l’espace public à un espace monofonctionnel et technique.

Depuis les années 1980, les réflexions sur l’espace public urbain contemporain (voir plus loin) incluent un retour du piéton dans les préoccupations urbanistiques, et donc une évolution formelle qui lui donne une dimension (au moins) symbolique prépondérante : piétonniers, « zones trente » dans le Code de la Route belge, recours aux forum ou agora dans les créations d’espaces publics (années 1980).

L’espace public urbain est aussi un champ d’action régalien : organisation générale de la ville, interventions symboliques ou monumentales, planification, équipements urbains (ponts, rues, égouts). Le terme « urbanisme » est étroitement lié à l’expression du droit régalien sur la ville et à l’exercice de la transformation de l’espace public.

Simultanément, il est « champ de libertés » beaucoup plus larges que la liberté de circuler : liberté de manifestation, de parole, d’expression, de commercer. Ce champ se définit constitutionnellement, est restreint par les corps des lois, règlements et pratiques et forme le théâtre de l’opposition au pouvoir, de la plupart des conflits politiques et sociaux (sit-in, occupations de carrefours, dérives de fêtes collectives, volontés de s’identifier, de s’approprier les espaces publics d’une ville ou d’une zone.

L’espace public constitue l’espace de vie collective de ses riverains (habitants, commerçants, artisans) et les formes locales de la vie collective le marquent de manière multiforme : l’aménagement, l’ambiance, la couleur et les décorations de la rue, les marchés, les activités économiques (vendeurs ambulants, étals) ou collectives (terrasses, jeux, processions, carnavals) préservent plus ou moins le statut social et l’anonymat de chacun, avec dans les villes une très grande variétés de situations (des ghettos homogènes aux zones les plus diversifiées).

La définition juridique ou partagée de l’espace public a beaucoup évolué dans l’espace et dans le temps, et continuera d’évoluer, dont probablement au niveau européen1

 

Des définitions et des questions et/ou premières pistes de réflexion.

Des situations et des usages alternatifs et éphémères.

Pistes :

  • L’art pour tous (article ICI).. les tricots urbainsfestival des architectures vives
  • performances urbaines (ICI) : « A travers la performance, nous cherchons à donner à vivre autrement un espace à ceux qui le fréquentent quotidiennement. Nous ne laissons pas de trace matérielle puisque notre principe n°1 est de quitter le lieu dans l’état ou nous l’avons trouvé. En revanche, une trace subsiste dans les esprits. Suite à nos « expériences », certains riverains viennent nous voir pour nous dire qu’ils ne verraient plus jamais un espace sur lequel nous sommes intervenu de la même manière! »cf collectif BIM
  • espaces publics mobiles éphémère avec L’atelier Bivouac ou ETC
  • les services urbains éphémères

 

Définition du Larousse : URBANISME et organisation urbaine

Evénements possibles :

 

quelques images (metz, bordeaux, toulouse, montauban, colomier, montréal, tokyo)